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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 16:44

 Un mot : "Regard(s)"

et chacun fait danser les mots chez l'autre :

 

 un promeneur chezmesesquisses chez Voir et le dire, mais comment? chez loin de la route sûrechez quotiriens chez Gilbert Pinna-le blog graphique chez la distance au personnage chez memesi chez Mine de rien chez un promeneur.


Mesesquisse accueille aujourd'hui "un promeneur" : 

 

Le greffier (Paul Vantheuil 1978 : notes transcrites par John Spalding) 

J'aime encore les gens disait Joseph, c'est bien la moindre des choses dans ce métier

Alors souvent comme nous le faisions il y a vingt cinq ans, je m'assieds dans ces endroits de passage pour regarder les visages : une administration, un tribunal, un arrêt d'autobus, une salle d'attente me conviennent très bien et me donnent tout le matériel que j'attends.

J'aime ces visages des villes, leur grâce fatiguée et dont je ne me lasserai jamais je crois. L'essentiel de l'homme se tient bien la entre le sourcil et la lèvre inférieure : l'œil surtout, ce petit bonbon acidulé, ce morceau de pierre, colorée, ce moment de chance si on arrive à le saisir. L'œil dans le coquillage des paupières… ah mais cher ami, arrachez-moi au lyrisme, car comme je vous le disais, parler me coûte ; ma femme dit que je suis d'habitude un bloc de silence parce que je n'aime pas tant parler qu'écouter et noter ou voir, un voyeur donc, mais voilà, mystérieusement votre figure me revient, me plaît. 

Parler ou écrire serait pareil dites-vous ?

Eh bien si vous voulez. Il n'y a d'ailleurs rien d'autre que ça : on parle pour conjurer, on écrit pour conjurer, on se souvient et on dessine pour échapper à la mort. Nous sommes bien entendu tous condamnés mais ceux qui parlent tireront un peu de sursis, et ceux qui lisent vivront deux fois. Je sais bien que je prêche pour ma chapelle !

Cependant vous-même à ce que je comprends, vous ne dites pas autre chose : parce que nous échouons à vivre, nous écrivons, nous regardons et le reste est une une question d'intendance. On rêve, on écrit, on se promène. On gagne du temps, et les fantasmes sont les vrais mobiles de ce que nous nommons notre existence. Comme moi Frisch goûtait la compagnie des individus, mais à condition qu'ils soient seuls. Voyez vous, ni lui ni moi n'aimions les groupes et tous ces gens qui se ressemblent et se rassemblent. Ces personnes qui passent devant le Palais et que j'arrête parfois d'un geste je m'intéresse passionément à leurs petites et grandes affaires, j'aime écouter ce qu'ils disent et très souvent je reprends les mots mêmes qu'ils emploient, comme un greffier, et c'est comme ça que notre discussion prend puis avance, par petits bonds : ils disent, hésitent, puis se livrent un peu plus, puis encore un peu plus et c'est ainsi que  l'entretien avance jusqu'à ce que quelques signes discrets disent qu'on approche de la fin, c'est alors qu'il faut redoubler d'attention : des choses ne se disent que la dans la séparation qui s'annonce. Il faut alors donner tout son prix à un mouvement du regard à une discret inclinaison de la tête, un geste du poignet et parfois seulement une hésitation de la paupière. Ecouter ne suffit pas, la langue sans le visage c'est plein de secrets et de gouffres, plein de trous de silence et de pièges. Je ne vous dirai pas tout murmure la bouche, je garderai le secret où il le faut, je vous laisserai combler les absences. Ce sont les yeux qui disent le reste. 

Mais pour en revenir à notre ami, me revient cette suite d'images que je vous donne pour ce qu'elle est : c'est en février 1950 je pense,  Joseph et moi traversons la nuit parisienne nous marchons depuis l'hôtel des Amériques & de Bretagne - près de Montparnasse un hôtel qui a disparu maintenant, juste en face du Musée Bourdelle - Il faut une bonne heure pour rejoindre la Seine, atteindre  la Gare d'Austerlitz dans le froid de la nuit, parce que là bas l'aube va certainement être magnifique. A cette époque Joseph prétend qu'Austerlitz est une sorte de port où dit-il les premiers habitants de Paris ont posé leur tente; c'est là le centre, le nombril dit-il. Il y a le bruit de nos pas dans les rues noires, des lumières perchées au hasard, petites taches d'or dans le long frémissement mauve du crépuscule du matin, alors que renaissent du néant les masses des immeubles, au fur et à mesure que les étages sont éclairés depuis leur faîte. C'est un Dimanche, la ville est calme, déserte, verglacée : nous longeons le cimetière Montparnasse, plus loin l'Observatoire où pousse à cette époque un trio de grands sophoras, puis passons devant l'hôpital Cochin enveloppé de ses vapeurs de blanchisserie, et du parfum de la soupe aux légumes. Nous achetons un journal au carrefour de la rue du Faubourg Saint-Jacques et de la rue Cassini, sobres en parole et mélancoliques,  découvrant de nouveaux détails au fil des quartiers, des cachettes dont Frisch était friand quoique incapable de les retrouver un jour après, puis au bout de la rue Cuvier il s'arrête sur la Seine à la hauteur du Pont Sully, la discussion s'interrompt et nous regardons vers l'Est le soleil qui se lève sur le toit encore gelé de la gare et les fumées du chauffages urbain. L'aube ce jour là est parfaitement grandiose en effet.

la Gare Montparmasse 1950

Montparnasse_gare_1950.jpg


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Published by Céline Gouel
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commentaires

jacques D 19/12/2013 20:47

@mesesquisse & aux-chers-lecteurs: un grand merci de votre regard indulgent et complice. Dans une ville, un visage, un œil qui saluent c'est une merveille pour la journée toute entière.

dangrek 19/12/2013 16:12

un petit bijou cet œil malicieux !

Céline Gouel 18/12/2013 23:50

Ces lueurs dans les yeux qui sondent tout, au plus profond, au plus caché, qui dénudent sans demander toute pudeur devant la grande fragilité qu'est la rencontre des regards.

louise blau 17/12/2013 11:05

vertige des conversations rapportées, en tiroirs emboîtés comme dans un meuble à secrets, tiroirs pleins de mots : ceux là exactement ou d'autres, dans cet ordre là ou non, dans cet assemblage ou
pas, mais porteurs de sens et de sensations qui ne souffrent aucun travestissement. Austerlitz,Jacques, Jacques Austerlitz, forcément. La gare, le soleil à l'aube du crépuscule, ou inversement.
Paris dans la déambulation du promeneur ici, et là, Paris vu du haut d'une tour de la Grande bibliothèque :
"Parfois, d'ici, dit Lemoine, dit Austerlitz, il avait l'impression de sentir sur ses tempes et son front passer le flot du temps, mais il ne s'agit vraisemblablement, ajouta-t-il, que d'un réflexe
dû à ce que j'ai pris conscience, au fil des années, que la ville tout en bas s'est constituée par accumulation de strates successives. Sur le terrain vague où s'élève aujourd'hui cette
bibliothèque, délimité par le triage de la gare d'Austerlitz et le pont de Tolbiac, il y avait par exemple jusqu'à la fin de la guerre un vaste entrepôt où les Allemands regroupaient les biens
pillés dans les appartements des juifs parisiens". W.G. Sebald, Austerliz. Folio, 2012, p.387-88

patrick verroust 17/12/2013 00:18

"Les choses ne se disent que dans la séparation"...C'est ainsi, je crois qu'il faut regarder le vrai langage des hommes, le moment fugace où, sous l'effet d'un changement de posture corporelle, les
mots cessent de mentir, disent autre chose que leur sens premier. C'est pourquoi, il faut non seulement écouter, mais aussi regarder le chapelet des mots se dévider. Quand on a bien écouté, bien
vu, il reste le grandiose urbain à contempler, une musique de plein chant...

Esquisses De Qui ?

  • Céline Gouel

Texte Libre

Quelqu’un de bien a dit « ce n’est pas le temps qui nous change, ce sont les gens et les événements qui nous rentrent dedans. »…
Parfois on se rentre vraiment dedans.
Après, tout dépend de l’impact,
Et du temps.